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Dans un monde idéal, les juniors seraient correctement supportés.

C’est connu : les ressources juniors sont malléables, dynamiques, prêtes à faire du surtemps sans compter. Elles n’ont pas encore frappé le mur du burn-out et sont persuadées que ça n’arrive qu’aux vieux. C’est vrai que lorsqu’on est jeune, le monde nous appartient et qu’on se sent invincible. Les employeurs le sentent et souvent la tentation d’embaucher de la chaire fraiche prend le pas sur le bon sens. Difficile de résister car, en plus, les juniors ne coûtent pas cher. C’est merveilleux, non?

Sauf que… en fait, il y a un faille dans ce système : ils sont juniors, justement et on a trop souvent tendance à l’oublier.

Car, il faut les supporter aussi puisque leur expérience est minimale et qu’ils doivent souvent travailler plus fort que les autres pour tirer leur épingle du jeu. Leurs méthodes de travail sont souvent inefficaces et ils ont besoin qu’on les guide. S’ils sont enthousiastes ou souffrent de laisser-aller, ils ont besoin d’être encadrés. On leur confie de grandes responsabilités et ils en mangent car, ils imaginent leur salaire monter à vue d’œil. Mais pour que le rêve devienne réalité, ils ont besoin d’être supportés.

Laissez-moi vous raconter une histoire vraie.

Je me lève et tombe face à face avec une collègue. Elle est pâle mais souriante. Elle a l’air fragile. J’aimerais la prendre dans mes bras et lui dire qu’elle n’est pas seule. Elle est en congé maladie : fatigue professionnelle. Elle bosse 60 heures par semaine depuis plus de deux ans. Elle a 24 ans. Elle vient de frapper le mur.

Deux semaines plus tôt, les yeux mouillées par les larmes de fatigue, elle disait à son patron qu’elle ne se sentait pas bien et qu’elle voulait aller voir un médecin. Ce con lui a répondu que ça n’était pas le bon moment parce qu’il comptait sur elle dans les jours suivants. Elle n’ose pas répondre mais elle vient me voir un peu plus tard dans la journée. Elle me raconte la scène et dans ses yeux se mêlent un sentiment d’incompréhension et de colère. Moi, je suis carrément outrée. Comme s’il pouvait y avoir un bon moment pour aller voir le médecin! Elle devine ma colère et me demande de ne pas intervenir. J’y consens mais je dois réellement me retenir à deux mains. Je lui extorque tout de même la promesse qu’elle va quand même aller voir le médecin dès le lendemain… je la couvrirai. Le con n’osera jamais me tenir tête, nous le savons toutes les deux.

Je l’aime bien, cette petite demoiselle toute naïve qui donne littéralement sa vie depuis deux ans sans remerciement à un employeur qui l’embauche pour un poste nettement plus sénior parce que ça coûte moins cher d’engager un junior. Si au moins, il était derrière elle pour lui enseigner des trucs et la supporter. Mais c’est difficile quand on sait qu’il est au moins aussi inexpérimenté qu’elle.

Il est junior lui aussi mais il a accepté un poste de direction par orgueil. Difficile de refuser une telle nomination à 32 ans même si au fond, on est complètement perdu. Comme on ne sait pas trop quoi faire et qu’on aime le pouvoir, on se rabat sur le staff qui se doit d’être constitué de personne encore plus jeune car, c’est intimidant d’avoir quelqu’un de plus vieux ou de plus expérimenté dans notre équipe quand on est pas sûr de soi. De là à se muer en petit despote, il n’y a qu’un pas. Un cercle vicieux!

Chaque chose en son temps. Prenez donc le temps de vivre un peu!