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Il est 21h38. Un mardi soir. Mon homme vient de quitter le bureau. Mais non! Je ne suis pas fâchée après lui. Oubliez le mythe de la harpie qui gueule après son « pôvre » mec à chaque fois qu’il rentre tard du boulot. Je suis une grande fille et il y a longtemps que j’ai compris que c’était parfois nécessaire. Je n’ai pas toujours été aussi zen mais avec les années, je choisis mes batailles… et puis le jour où je rentre moi-même plus tard, je m’attend à autant d’indulgence de sa part.

Ceci dit, il y a bien un moment où on se demande si c’est un hasard si ça dure si longtemps cette période de surtemps continuelle ou si c’est notre horaire normal qui a changé sans crier gare.

Mais d’où vient cette lubie qu’il faut toujours faire du surtemps en TI. Pourquoi serait-il normal qu’un horaire régulier de 35 heures s’étire dans la tête de notre employeur à 45 heures et ce, sans compensation. Cette pratique illégale de ne pas payer le surtemps est encore très courante en TI et ce, même dans de grandes entreprises respectables.

Il y a deux ans, à mon arrivé dans un nouveau mandat, j’assiste à une réunion avec tous les employés du département. Le boss est en retard alors tout le monde discute de tout et de rien. Soudain, un jeune programmeur se plaint d’être fatigué et qu’il en a assez de faire du surtemps. Le silence s’installe dans la salle. Personne n’ose piper mot. Un deuxième finit par admettre qu’il aimerait bien avoir des horaires plus réguliers lui aussi. Un autre rigole qu’en TI, ça n’existe pas.

Je finis par intervenir, moi, la nouvelle. J’ai un culot monstre car, je déclare : si tu en as assez, pourquoi n’en parles-tu pas à ton patron? Il me répond que ça n’y changerait rien, que le patron du développement est un bourreau de travail et qu’il s’attend à la même chose de tout le monde.

Ben voyons! On a toujours le choix, dis-je. Ha! Ha! Ha! (le type me rit au nez) T’essaieras pour voir!

J’enchaine : à t’entendre, ta vie est misérable mais tu baisses la tête et tu endures. Qu’est-ce que ça te donne? Combien de temps vas-tu continuer comme ça? Faut changer de job, mon vieux? Libère-toi! T’as qu’une vie à vivre!

Stupeur dans la salle! Je l’ai dit, j’ai un culot monstre! Le boss arrive! Tous les visages deviennent livides autour de moi. Je les imagine en train de prier pour qu’on change de sujet. Sauf un. Il aimerait bien voir la suite, à l’abri dans son mutisme.

La réunion commence. Le boss prend un ton badin pour dire à son staff qu’on a encore du retard dans le projet XYZ et qu’il va falloir mettre les bouchées doubles. Je souris. Tout le monde retient son souffle. Je prend la parole et déclare que visiblement, on fait déjà le marathon depuis des mois et qu’il serait temps de ralentir un peu au contraire. On entendrait voler une mouche. Le boss est estomaqué.

Chiffre à l’appui, je montre le « bug rate » en hausse, le niveau d’insatisfaction du client face aux livraisons également en hausse et tutti quanti. Je termine en disant que j’aimerais parler au client pour réviser avec lui l’échéancier… le boss accepte. De mauvaise grâce mais comme je viens d’arriver et que je suis la seule dame dans la salle, il n’ose pas me rabrouer devant tout le monde.

La morale de l’histoire, il faut oser se faire respecter. Non, du surtemps continuel n’est pas normal. Non, personne n’est forcé de travailler soir et week-end sans rien dire. On peut dire Non lorsque le patron nous annonce un jeudi qu’on va travailler tout le week-end même si c’est le congé de la fête du Travail (quelle ironie, je me bidonne encore en pensant à cette histoire là, sans blague à deux jours d’avis de la fête du Travail en plus).